Ce soir (Dimanche de Pâques), avant dîner, je suis assis au bureau de Daddy, lui-même dans son fauteuil qu'il a peu quitté ce jour-là. Il me dit :

- Que c'est long...

- Que c'est long ?

- Oui, que c'est long de mourir... Ca me pèse.

- Qu'est-ce qui te pèse ?

- Rester là, dans mon fauteuil...

- Rester dans ton fauteuil... Est-ce l'absence de projet qui te pèse ?

- Oui, je n'ai plus de projet. J'ai des livres à lire, certes. Mais plus de projets, non.

- Vivre sans plus de projet. Quand nous avons commencé notre vie, nous nous contentions d'être. Et puis l'éducation, l'école, nos premiers boulots nous ont fait intégrer le projet, le travail pour l'avenir : apprends à lire, comme ça tu liras des livres de toutes sortes ; fais bien tes devoirs, tu auras un chouette diplôme ; travaille bien, tu auras une bonne situation... Tout nous a formaté pour que nous soyons orientés "projets". C'est comme si nous avions désappris à vivre le moment présent, à vivre juste au présent. C'est peut-être le moment de retrouver ce que nous savions si bien faire.

- Oui, vivre au présent... Cela dit, les projets ne m'ont pas manqué et j'ai eu une vie bien pleine, et bien longue.

- ...

- Maintenant, tu vois, je pense à mes funérailles. Est-ce je prends ma casquette (d'officier) ? Est-ce je prends mon poignard ? Je ne sais pas si je prends mon poignard. Je pense à la célébration. Quand je préparais les funérailles des autres, je disais toujours aux gens : choisissez un texte biblique, choisissez un psaume, choisissez un passage d'Evangile, comme vous pensez que le défunt aurait aimé les entendre. Je crois bien que ça les aidait, que je leur dise ça.

- Et toi, qu'aimerais-tu entendre ?

- Oh, les textes, je vous laisse les choisir. Vous me connaissez mieux que je ne me connais moi-même.

- Quand je pense à toi, je pense au psaume 90...

- Le Miserere ?

- Non, c'est plutôt celui qui commence comme ça : Quand je me tiens sous l'abri du Très-Haut et repose à l'ombre du Puissant, ...

- ... je dis au Seigneur : Mon refuge, mon rempart, mon Dieu dont je suis sûr. (Daddy cite ce psaume en utilisant la traduction de la Bible de Jérusalem 1957 - il connaît ce psaume par coeur ; ici, je reprends la version de la liturgie des trappistes de 1984...)

- Oui, c'est celui-là. (...) Ils te porteront sur leurs mains, pour que ton pied ne heurte les pierres. (...) Puisqu'il s'attache à Moi, je le délivre, je le défends, car il connaît mon Nom. Il m'appelle et Moi je lui réponds, Je suis avec lui dans son épreuve.

- ... Je veux le libérer, le glorifier, de longs jours Je veux le rassasier, et Je ferai qu'il voie mon salut... Oui, c'est pas mal, ça : "et Je ferai qu'il voie mon salut".

- Maintenant, tu n'as rien à faire. Ce n'est plus une question de faire. Juste être présent. Tu vois, "Je suis avec lui dans son épreuve", ce n'est pas "Je serai avec lui", c'est "Je suis aujourd'hui", là, maintenant. Etre là avec Lui, sans rien à faire. Lui, il est là, présent.

- ...

- La gratuité, le moment présent… C'est une invitation. Mais c'est une invitation que tu n'as pas choisie, certes. Pour moi, par exemple, j'ai l'impression que si j'étais forcé à grimper en montagne, si je ne l'avais pas choisi, le spectacle d'un lever de soleil sur une mer de nuages me serait moins agréable. Ce n'est pas que les mers de nuages soient rares, c'est juste rare que nous puissions les admirer. Mais le soleil levant sur une mer de nuages, quelle beauté ! 

- Ah oui. Etant jeune, à Grenoble, j'en ai vu de nombreuses, des mers de nuages. J'adorais grimper, je ne demandais que ça. J'amenais parfois 5-6 camarades avec moi. Je me souviens en particulier de ce lundi de Pentecôte dans le massif de Belledone, aux granges de Fraisière, il y avait un chemin de boue tout creusé, tout plein d'eau glacée. Quel plaisir nous avons eu à glisser sur ce chemin ! Grand souvenir ! (...)

- Les marches en montagne ! la gratuité, la contemplation, c'est à toi que je la dois. Parce que monter en montagne pour descendre ensuite, ça ne sert pas à grand'chose. Mais il y a la contemplation.

- Oui, la gratuité, la contemplation, et l'effort, aussi.

- Tu me fais penser au dépouillement. Je me souviens de l'homélie qui a bouleversé ma vie. L'abbé de Scourmont prend la parole ce mardi matin à la Trappe : "nous tendons vers l'Echelle Sainte de Jean Climaque, mais il y a une voie plus simple et plus sûre, la voie qui descend, la voie du dépouillement." En entendant cela, j'ai été abasourdi ! Te voilà sur la voie du dépouillement. La voie du "moins". L'invitation que tu reçois aujourd'hui, c'est de rencontrer l'autre, et l'Autre.

- Oui, la rencontre, le moment présent. C'est bien cela.

- Tu sais, pour beaucoup de grands spirituels, la contemplation dans le moment présent est La voie. Je pense au P. Jésuite (P. Jalics) qui fait de la respiration sa seconde leçon de contemplation. La première leçon, pour lui, c'est la contemplation de la Nature, s'arrêter 1/4 h sans rien dire ni rien faire, juste être là et ressentir. Et puis, sa seconde leçon, c'est de ressentir sa respiration. Sentir l'air frais qui entre par mes narines, sentir l'air chaud qui sort de mes narines...

A ce moment de la conversation retentit un - À table !