Ce samedi, P. Abbé est mort. Je me sens triste. Une page de sa vie est tournée, une page de la mienne aussi. 

Le texte suivant, je l'ai écrit voici 6 ou 7 ans. Puis, comme je rendais visite au monastère, P. Abbé est venu à ma rencontre et soeur M. était là, elle aussi. Dans ce triangle, j'ai évoqué ma tristesse, mon ressentiment et ma gratitude, finalement, qu'il m'ait malgré tout engendré à une liberté que je ne me connaissais pas. P. Abbé m'a écouté attentivement et nous nous sommes quittés le coeur en paix. 

Paix à vous, P. Abbé.

En lisant ce soir un ouvrage à vous dédié, je tombe sur la sentence : « Quelqu’un n’a-t-il pas toujours eu le sentiment d’une rencontre douce, d’une amitié vraie, après avoir fait la rencontre de cet homme? » S’agissant de vous, je m’entends répondre intérieurement : Non. Pas moi.

Depuis que je feuillette ce livre, je ressens un trouble, une amertume. Comme chaque fois que je pense à vous. Ce livre-là s’émerveille de tant de responsabilités, de tant de rayonnement de votre bonheur en Dieu. Vos responsabilités vous tenaient loin de la communauté où, par mon attitude, je tentais maladroitement d’attirer votre attention, d’appeler votre aide. Votre rayonnement, je ne l’ai pas ressenti sur moi --mais j’aurais bien voulu. Au monastère aussi, il faut savoir demander par la parole. Hélas, je ne pouvais parler de ce que je ne savais nommer. N’auriez-vous pas pu m’y aider ? Etait-ce dans vos attributions, ou dans vos goûts ?

Bien sûr, je vous ai remercié de m’avoir engendré à ma liberté lors de notre dernière entrevue au monastère. « Tu es libre », me répondiez-vous alors que je vous exprimai mon désir de partir. Sur le moment, quelle tristesse en mon cœur, mêlée malgré tout à la joie de décider de ma vie. Sept ans plus tard, je vous remerciai, certes, mais la tristesse était là. Ce soir encore.

Je dis à ma petite femme qui m’écoute silencieusement tout en travaillant : - C’est curieux, tu vois, je suis encore troublé, comme cet été après que le Père M. m’ait demandé : comment s’est-il produit que nul au monastère ne vous ait proposé de l’aide ? Je me dis que le père abbé, lui, aurait pu mettre sa main sur mon épaule et me dire ce qu’il en pensait, me faire un feedback amical, paternel. Seulement voilà, ses responsabilités dans l’Ordre l’éloignaient souvent et, le temps restant, m’aider personnellement ne lui apparaissait pas comme une priorité.

Et d’entendre à nouveau le souvenir du père qui avait marié mes parents. Un frère du monastère lui avait dit : Asellus, nous l’avons perdu. C’est nous qui l’avons perdu. Nous ne nous en sommes pas occupés et, quand nous nous sommes réveillés, il était en train de partir.

Et père E., à qui je venais rendre une dernière visite à l’infirmerie avant de quitter les lieux, qui me dit : Alors, tu abandonnes ta vocation ?

Et puis un apophtegme de mon père me revient : un père est fait pour séparer le fils de sa mère.

Une lumière se lève sur mon amertume : j’ai été séparé de mon rêve. Rêve de vie monastique, de vie entière donnée, absolument, au Seigneur, sous la forme monastique, dans une communauté de coules blanches éprises d’absolu.

Ainsi donc, vous m’avez séparé de mon rêve. Vous n’avez pas autorisé que je reste attaché à mon rêve d’enfant. Il m’a fallu trancher moi-même le lien --et c’est une décision difficile. 

Du coup, je me sens adulte, je me sens grandi (c’est la même chose, la traduction littérale du latin vers le français).

Oui, c’est cela que j’avais sur la langue et pourtant ne sus point répondre à père E. : J’abandonne non ma vocation --j’aime le Seigneur et il m’aime et me le dit--, mais mon rêve.

Le manque de proximité, votre éloignement, la rareté de vos regards sur moi, la parcimonie de vos encouragements donnés par la tangente, je vous les pardonne. Oui, père Abbé, je vous pardonne et, ce faisant, je saisis l’occasion que vous m’offrez paternellement de grandir.

Et à moi-même aussi, je pardonne. D'être si plein de mon rêve que votre parole de réalité, je n'aurais pu l'entendre -- est-ce pour cela que l'aviez tue?

Merci, Père.